FILIPPO GORINI
Pianist
Reviews
Diapason d'Or

Premier prix du concours Telekom-Beethoven à Bonn en 2015, soutenu par Alfred Brendel avec qui il étudie, Filippo Gorini débute sa carrière discographique à vingt-deux ans par un défi, les Variations Diabelli (1823). Les avoir souvent jouées au concert lui permet d'animer avec un timing impeccable le cycle gigantesque, conscient des continuités d'une variation à l'autre, des ruptures de surface et des ruptures profondes. Sans surjouer le caractère de chacune, il fait naître un tout véritable de la diversité arrogante que Beethoven a organisée et bousculée dans ce cahier. Gorini, en technicien déjà consommé, offre une vision limpide et tonique. Ses phrasés sont personnels et parfois immenses, la polyphonie richissime. Le jeune interprète dépasse le détail ciselé au bénéfice d'un discours plus ample, les pages d'intériorité abyssale ne l'effraient pas.

Comme chez son maître Brendel, le lyrisme de l'expression et la transparence de la sonorité semblent primordiaux, soutenus par un élan vigoureux. L'intelligence pianistique a de quoi impressionner : chaque trait est précisément pensé. L'exubérance frôle quelquefois la nervosité (Variations XXI, XXIII, XXVII, XXVIII, XXXII), mais n'y succombe jamais. La touche de parodie, si chère à Brendel quand il analyse ou joue cette oeuvre, et les regards moqueurs sur la valse banale de Diabelli font merveille. Le parcours exploratoire de la main gauche, le poids exquis de la main droite, la force légère d'accent captivent. Les phases abruptes ou fulgurantes (premier groupe de variations « telluriques » se refermant avec la Variation X), les inflexions plus hautaines (Variations XIV, XV, XXIV) ou quasi désespérées (XXIX, XXX et XXXI) se répondent avec une extrême intensité. Cela ne fait guère de doute : une étoile se lève, peut-être de première grandeur. L'art si individuel de Filippo Gorini, qui paraît réconcilier des éléments incompatibles, correspond à la souveraine liberté de pensée de Beethoven : les proportions sont distendues, mais les rapports restent justes.

Patrick Sznersovicz, Diapason
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